La Mafia des Pêcheurs

Saviez-vous que le mot « Katamaran » est un mot Tamoul : கட்டுமரம், kaṭṭumaram, de « Kattu », bois et « Maram », lié. Incroyable, l’ancêtre de nos modernes multicoques qui sillonnent les océans du monde vient d’ici, du Tamil Nadu ! Au premier coup d’œil, la filiation n’est pas évidente. Au second non plus. De façon évidente, le katamaran tamoul n’a pas évolué depuis le Jurassique. Il s’agit, comme son nom l’indique, de morceaux de bois liés. Voilà, tout simplement. Vous prenez le radeau de la méduse, vous le limitez à 50cm de large sur 3m de long, et voilà. Et le courageux pêcheur local pose son filet là-dessus, et part en mer (ou plus sagement, dans la lagune), pour ramener sa maigre pitance.katamaran

Ce pêcheur-là inspire le respect. Il lutte pour sa survie, et l’assure avec des moyens particulièrement rudimentaires.

Mais ce billet est destiné à dresser le portrait d’autres pêcheurs, avec qui nous sommes malgré nous rentrés en contact : la mafia du port.

Notre bateau a été construit sur le Port de Pondicherry, car il était trop grand pour le hangar d’Ultramarine. Dès le début de la construction, un groupe de pêcheurs, mené par un certain Selvam, a proposé ses services de gardiennage du chantier, moyennant 20 000 Roupies (300€) par mois. Il faut savoir qu’un ouvrier du chantier gagne entre 5000 et 10 000 par mois. Donc 20 000, c’est une belle somme. Surtout pour ne rien faire, car leur prétendue protection cadrait beaucoup plus avec un racket mafieux qu’avec un réel service rendu. Mais bien sûr, craignant des représailles sur le chantier en cas de refus de leur offre généreuse, Ultramarine a payé la somme.

Cela a duré tout le temps de la construction, jusqu’au jour du lancement. Ce jour-là, comme vous le lirez plus en détails dans le post consacré au pré lancement de Katali, les pêcheurs débarquent, et bloquent le lancement en réclamant une somme prétendument due à eux par Ultramarine de 600 000 Roupies (environ 7 ans de salaire), sorte de prime de fin de CDD, pour remplacer la manne qui allait disparaître avec le départ du bateau. Refus catégorique d’Ultramarine, qui joue les abonnés absents. D’autre part, les pêcheurs réclament désormais 40 000 par mois pour assurer la protection du bateau à l’eau, dans le port. La grue et le camion repartent, de peur de se faire casser. Seule façon de débloquer les choses, j’accepte de payer 200 000 Roupies, par l’intermédiaire de Venkat, l’associé Indien d’Ultramarine, qui se chargera de les donner aux pêcheurs petit à petit. En fait, je ne donne que 50 000 Roupies dans un premier temps. Ces 50 000 Roupies, destinées à payer le premier mois de gardiennage du bateau au port, serviront en fait à Ultramarine à payer ce qu’ils devaient aux pêcheurs, le reste allant très certainement au fond de la poche de Venkat.

La somme de 40 000 à payer aux pêcheurs est exorbitante, mais en plus de cela,ils n’assurent aucune protection du bateau. Au bout de quelques jours à l’eau, le bateau a reçu ses premières balafres de la part de ses gros voisins. Ici, un bateau de pêche, c’est un outil de travail, donc des rayures sur la peinture, c’est pas grave. coque2Donc chaque jour, en arrivant sur le bateau, on découvre l’arrière d’un bateau de pêche qui frotte sur la coque, le manche en acier d’un moteur qui laboure notre étrave, ou directement l’arrière des coques qui repose sur le quai en béton… C’est terrible pour nous. Voire notre peinture neuve abimée à ce point, en un nombre incalculable d’endroits, on n’arrive pas à s’y faire. Les pêcheurs, eux, ça les fait rire. Ils nous voient rajouter des pneus, repousser une barque amarrée perpendiculaire à nous, dont l’étrave constituée d’un tube d’acier rouillé frotte sur la coque, crier sur un bateau qui manœuvre n’importe comment, et nous raye la coque tout du long… ils nous voient, mais ils ne font rien, ils rigolent. Particulièrement difficile pour le moral. Et j’ai beau engueuler mes prétendus « watchmen » que je paye à prix d’or, ils s’en foutent, et ne sont jamais là pour surveiller le bateau.

Au bout d’un mois de ce traitement, je les paye pourtant 40 000 pour le mois à venir. J’ai peur que l’arrêt des paiements se traduise par des détériorations sur le bateau. Scène pitoyable (aussi bien pour eux que pour moi), ou, excusez-moi, ces gros cons de pêcheurs sont avachis par terre, avec leurs enfants qui jouent autour, et où ils se partagent mon pognon en ricanant.

Un mois de plus où les pêcheurs sont invisibles. Les dommages sur le bateau se poursuivent. A la fin du mois, quand ils viennent pour être payés, je refuse, leur proposant de les payer 5 000 par semaine, à la fin de la semaine, s’il n’y a pas eu de dommage sur le bateau. Mais pour eux, ça signifie un salaire divisé par deux, et surtout, devoir bosser… inconcevable. D’autre part, ils estiment que je payais les mois en avance, puisque le premier versement donné par Venkat avait servi à régler les dettes, et non mon premier mois de gardiennage. Je les renvoie vers Venkat, qui, comme toujours, joue les abonnés absents.

Leur attitude devient plus menaçante. Ils se pointent sur le bateau, détachent les amarres, que je replace sous leur nez. Ils les redécrochent, je les remets… Il me faut faire intervenir l’Assistant Personnel du Ministre de la Pêche, que connaît un copain Italien à nous. Il les calme au téléphone, puis nous reçoit pour entendre notre cas. Mais après plusieurs jours de palabres, il jette l’éponge, me demandant si vraiment, je ne veux pas les payer… Rien compris celui là. Et cela montre le pouvoir qu’a un groupe d’abrutis sur le pouvoir politique, rassurant…pecheurs2

10 jours plus tard, de retour d’un essai en mer, alors que les Douanes visitent le bateau, les revoilà qui se pointent, s’installent dans le cockpit, et reprennent leur litanie « tu nous dois du fric, on va détacher tes amarres, on va planquer de la drogue à bord et appeler les flics… ». Devant le ridicule de ces menaces, je m’énerve pour la première fois, et leur répète pour la énième fois qu’ils n’auront plus un sous de notre part, qu’ils n’ont qu’à se tourner vers Ultramarine, qui s’est approprié des sous qui leur étaient destinés.pecheurs1

Depuis, nous vivons dans la crainte de retrouver le bateau décroché, à la dérive sur la lagune. Mais nous avons décidé de tenir le bras de fer. Et pourtant, tous ici nous conseillent de nous plier à leur volonté. Notre agent qui s’occupe des procédures d’immigration, et répète les rumeurs du genre « si tu ne les payes pas à chaque sortie en mer, ils jetteront des filets devant ton bateau dans la passe ». Le représentant du ministre de la pêche « Payez-les, ce sont des gens dangereux ». Jusqu’au consulat de France, que nous avons appelé à l’aide « Bien sûr, il ne faut pas encourager ce type de comportement, mais soyez pragmatique, payez-les » ! N’importe quoi, tout le monde baisse le pantalon devant ces abrutis. Nous avons décidé de les envoyer se faire foutre (oui, on devient vulgaire devant tant de bêtise). Pour l’instant, on s’en porte mieux. Le bateau est de toutes façons rayé de partout, mais au moins, on ne paye pas pour un service imaginaire.

3 réponses sur “La Mafia des Pêcheurs”

  1. Ben là,

    c’est marrant mais c’est bien l’idée que je me faisais de l’inde… dommage alors que vos écrits le confirme, et puis comme dit au final ce ne sont pas de petites sommes qu’ils demandent… qu’ils aillent donc tous au diable ! Et j’espère qu’au final votre bras de fer aura marché… en même temps, j’ai bien souvent constaté à quel point ceux qui montraient les plus gros bras pouvaient en fait être de parfaites lopettes, alors ?

    Bon en tous les cas merci pour ces écrits, et puis vu que leurs eaux ne sont pas réputées ni claires, ni très coralliennes je doute aller y faire un tour un jour !

    Bon vent & bonne mer à vous !

    Paul

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